A quel jeu jouons-nous ?  

 

 

Nous jouons à discourir !  

         Parmi tous les mots compliqués dont nous aimons user, celui de mystagogie a notre préférence. Il s’agit d’un terme grec apparu dans le vocabulaire chrétien des premiers siècles, qui signifie “entrée dans le mystère”. La mystagogie correspond au temps de Pâques : c’est le mouvement spirituel qui permet de ressentir l’insondable de la foi et d’approcher les réalités invisibles, c’est l’initiation qui rend le catéchumène sensible à des vérités enfouies. La mystagogie n’est pas un délire sans entrave : si elle peut libérer des faux-semblants, c’est parce qu’elle est contrainte par une relation à l’Autre, elle suppose du fidèle qu’il s’oblige à une écoute et s’abandonne à une confiance.

 

Nous nous sommes aperçus après coup que dans nos vagabondages nous faisions de l’herméneutique sans le savoir : bienheureux les simples d’esprit ! Nos coups de cœur auraient en effet de quoi faire allégeance au courant philosophique illustré par Hans-Georg Gardamer et Paul Ricoeur, celui qui s’attache à une compréhension des œuvres d’art. Et nos enthousiasmes portant sur l’art religieux, nous aurions beaucoup à apprendre des herméneuticiens qui interprètent les symboles du sacré. Notre aptitude sera cependant toujours plus d’être des pratiquants que des savants !

 

Nous avons eu également à reconnaître que dans notre évolution nous les mangeurs de curés nous nous étions mués en grenouilles de bénitiers. C’est peut-être qu’à notre modeste échelle s’est rejouée l’histoire du peuple de Dieu, passant vis-à-vis de l’Eternel d’une expérience de la liberté à une expérience de la fidélité. Soyons clairs néanmoins : nos discours sont à l’Evangile de Jésus-Christ ce que le jeu de la marelle est à l’existence des hommes, une aimable plaisanterie. Mais une aimable plaisanterie qui, nous l’espérons, vous communiquera  quelque chose de l’esprit qui l’anime. Si vous avez tendance à ne voir partout que désorientation, aurez-vous la grâce d’entrevoir pour vous et pour autrui une destination ? 

 Nous jouons à dessiner !

Nous établissons ce que nous appelons des portraits d’église, en mettant au service d’un art actuel des techniques traditionnelles :

                                                - nous représentons tout d’abord en noir et blanc la forme externe et la structure interne de l’édifice (crayon, fusain, pierre noire, encre de Chine).

                                            - nous traduisons par des couleurs les résonances du monument (lavis, glacis, peinture acrylique, crayons de couleur, pastels).

                                                     - nous révélons sur ordinateur ce qui nous paraît être l’essence de l’ouvrage, en assemblant diverses esquisses numérisées.  

                                             -en principe il se décline trois portraits d’une même architecture. Le premier proclame l’apparence du bâtiment avec un éclairage éclatant, le deuxième dévoile les secrets de la construction par un éclairage ténébreux, le troisième est l’alliance des deux autres. Trois points de vue qui n’en font qu’un.  

            Le portrait d’église utilise un vocabulaire des formes, des tracés, des nombres, de la lumière et des couleurs, qu’il a hérité du langage séculaire de l’architecture sacrée tel que l’ont composé les traditions, les coutumes et les rites chrétiens. Dans ce code tout est symbole, puisque tout est lié ! Chaque portraiture constitue ainsi la pièce d’un gigantesque puzzle, et fournit l’accès d’un immense labyrinthe : chacun est convié à peu à peu y déchiffrer par lui-même la signification cachée des choses.

 

 Nous jouons à prophétiser !

 

    L’art contemporain se réduit souvent à un jeu de miroirs entre l’ego de l’artiste et l’ego du spectateur. Les œuvres s’y réduisent à des autoportraits narcissiques, et le scandale médiatique et la spéculation marchande leur apportent seuls une justification. L’art moderne fut d’une meilleure consistance, lorsqu’il fut celui de la lucidité acérée, de la mise à nu assumée, lorsqu’il exhiba les ruptures, les dislocations, les incohérences, les corruptions, les anéantissements : il nous étalait l’absurdité de la condition humaine dans un monde occidental vide de sens. Mais la déconstruction a perdu de sa pertinence à se complaire dans la dissidence et la désagrégation, elle a fini par verser dans un nihilisme cynique et une misanthropie désespérée.

    L’art ne devrait pas au motif de la prégnance du mal dissoudre l’humain, il devrait plutôt l’escorter dans sa longue marche claudicante. Nous avons en Occident perdu la religion, dont une fonction on le sait était de relier les êtres pour qu’ils fassent communauté. Nous avons gagné à la place la raison, qui étymologiquement est ce qui coupe, et qui historiquement a séparé les êtres pour qu’ils deviennent individus. Nous avons tout démonté pour obtenir des réponses, il nous faut tout raccorder pour recouvrer les questions. Voilà bien l’enjeu à relever en ce début de troisième millénaire : remettre du lien aussi bien dans la synchronie du charivari ambiant que dans la diachronie des bouleversements accumulés. Si les fils qui nous tiennent ensemble se cassent, si les fils qui rattachent le présent au passé et au futur se rompent, la mort remportera de supplémentaires victoires.

 

  Le temps de la déconstruction s’achève-t-il, le temps de la reconstruction va-t-il lui succéder ? L’Heptaméron corrige André Malraux et vaticine : « Le XXIe siècle sera mystagogique ou ne sera pas ! ». L’artiste à nouveau, selon la formule de Francis Ponge, sera « un mécanicien qui prend le monde en réparation, morceau par morceau, dans son atelier  ». L’artiste à nouveau repartira dans sa quête du mystère humain, à nouveau il se fera l’interprète d’une recherche collective, à nouveau il conversera avec les philosophes. L’avenir de l’art et de l’humanité est, comme au Moyen Age, dans le dialogue entre une immanence et une transcendance.

 

 Nous jouons à vous promener !

 

            Nous vous invitons à un parcours virtuel dans les arcanes de l’architecture religieuse médiévale. Visite au gré des tableaux d’un musée imaginaire, exploration au fil des énigmes d’un dédale symbolique, ou poursuite au souffle des citations d’un pèlerinage spirituel, à quelles règles obéit notre jeu de piste ?

 

  Une première approche – qui ne peut selon nos conceptions qu’être alambiquée ! – dirait que ce jeu organise une rencontre entre un système ancien, qui se voulait totalement cohérent, et une pensée contemporaine, qui est envers toute doctrine adepte du soupçon. Que rien n’a été conçu au hasard dans le choix des mots et la confection des images, mais que le hasard est un complice attitré de notre sarabande. Que toutes les données mentionnées sont exactes, mais que tous les rapprochements effectués entre elles sont subjectifs. Que tout serait donc faux, à moins que rien ne puisse nous être davantage vrai. Que nous souhaiterions vous faire partager notre plaisir du décryptage, mais que nous vous prions de  garder pour vous ce que vous décoderez afin que d’autres puissent le redécouvrir à leur tour.

 

  D’où une règle du jeu qui dans une version ésotérique se doit de se formuler comme suit. Si vous désirez tel Thésée sortir victorieux de l’affrontement du Minotaure ou tel Perceval ramener le Saint-Graal, c’est-à-dire si vous désirez illuminer les Ténèbres de la lumière de la Connaissance , voilà les sept principes à connaître :

 

- ce jeu n’est pas explicable, il se révèle.

- ce jeu n’est ni de la réalité ni de la fiction, il est une parole qui ne trompe pas.

- ce jeu ne délivre pas d’enseignement au travers de solutions, il instruit chacun de ses tâtonnements au travers de questions.

- ce jeu ne comporte pas de maîtres ou d’élèves, il suppose que chacun soit son propre maître et son propre élève.

- ce jeu révoque l’opposition croyants/incroyants, il renvoie chacun uniquement à son humanité.

- ce jeu n’est pas l’œuvre d’un artiste, il est le dessin d’un grand dessein dépassant l’individu.

- ce jeu ne porte pas sur l’art, il concerne la vie et il ne vise qu’un seul objectif : faire vivre.

 

             Ces hermétismes risquant de rendre vos pérégrinations bien rudes, nous avons pitié de vous. Affaiblissons notre initiation ésotérique de sept consignes exotériques au rassurant prosaïsme :

 

                            - de quel matériel disposer ? Une encyclopédie du savoir humain des origines à la fin des temps pourrait aider, mais pour le plus gros votre main fera l’affaire.

- quel déplacement envisager ? Faire un aller-retour au fin fond de la Galice serait indiqué, mais bouger une souris ou un doigt conviendra presqu’autant.

- quelles actions sont requises ? Toute bonne action serait la bienvenue, mais à défaut une série de clics gauches suffira à vous mener au Paradis.

- quelles portes pousser ? Entrer dans des églises ne ferait pas de mal au mécréant que vous êtes, mais cliquer à des endroits appropriés vous réservera déjà quelques suppléments d’âme.

- vers où se diriger ? Pour savoir où cliquer aller où l’on croit bon fournirait le GPS, mais faire fonctionner sa comprenette procurera au moins une boussole.

- que faire si l’on est perdu ou bloqué ? Avancer pas après pas au petit bonheur la chance constituerait une solution, mais cliquer n’importe où et partout en est une autre pour se dépétrer des symboles les plus abscons.

- comment savoir si l’on est arrivé ? Il serait à désespérer que vous pénétriez dans le Saint des saints sans vous en rendre compte, mais il faut effectivement prévoir le pire. Eh bien disons que vous ne serez parvenu au bout du bout de votre cheminement que lorsque -ne mégotons pas !-vous ferez face à Dieu et recevrez sa bénédiction : vous pourrez alors revenir sur terre en ayant obtenu réponse à l’éternelle question des hommes, comment vivre ? Car, en violation de tous les impératifs ésotériques, oui, dans ce site ouvert à tous nous donnerons, avec des mots écrits blanc sur noir, la solution à cette insoluble énigme !